Les ménagères soupçonnent toujours que l’indice des prix à la consommation établi par l’Insee (IPC) minore la hausse des prix à la demande des gouvernements afin d’afficher un taux d’inflation inférieur à la réalité. Évidemment, il n’en est rien, mais plusieurs facteurs expliquent cette différence de perception.
Les statisticiens appréhendent les prix, les consommateurs, ce qui sort de leurs porte-monnaie.
Un panier moyen qui ne ressemble à celui de personne
La principale cause d’écart tient à la composition du panier d’articles à partir duquel sont calculés les prix. L’indice des prix à la consommation repose sur un panier de 263 groupes d’articles, par exemple le pain courant et ses alternatives les plus fréquentes ou bien celui des produits numériques comportant ordinateurs, télévisions, téléphones, jeux vidéo, abonnements liés, etc. La pondération de chaque groupe dépend de la moyenne, constatée par enquête, de son poids dans le budget des ménages au niveau national. Cependant, presque personne n’a un panier personnel identique à la moyenne. Une famille nombreuse modeste consacre l’essentiel de son budget au logement et à l’alimentation, un jeune cadre célibataire, davantage à des produits numériques, téléphones, ordinateurs, etc. Les prix des achats de la première peuvent augmenter alors que les achats du second bénéficient d’une baisse structurelle de leur prix due aux progrès de productivité. Si les revenus de ces deux types de consommateur sont indexés sur l’indice général des prix à la consommation, la famille perd en pouvoir d’achat tandis que le cadre voit le sien augmenter.
Des dépenses fréquentes qui faussent le ressenti
Le ressenti de cette évolution divergente est renforcé par des biais de perception. Certaines dépenses sont fréquentes, notamment pour l’alimentation et le logement. Leur hausse est immédiatement perçue par le consommateur. Les produits de prix important, comme ceux de l’équipement du foyer, font l’objet d’acquisitions beaucoup plus rares, de sorte que l’évolution de leur prix, fréquemment à la baisse, n’est pas facile à prendre en compte ; le consommateur n’en calcule pas le poids relatif dans son budget et forge son jugement sur les seules dépenses fréquentes. Pire même, quand les prix des produits courants augmentent, les achats de biens d’équipement se réduisent faute de solvabilité, et les ménages modestes ne peuvent pas tirer parti de leurs prix en baisse.
Les variations des prix de produits saisonniers ou consécutives à des pénuries accidentelles et passagères perturbent également la perception de la réalité statistique, car les hausses constituent un choc qui marque les esprits tandis que les retours à la normale, plus progressifs et non traumatisants par nature, ne retiennent pas l’attention et restent longtemps hors du champ de conscience du consommateur.
Quand l’innovation transforme une baisse en hausse
Celui-ci est parfois amené à ressentir une baisse réelle et objective du prix d’un produit manufacturé comme une hausse. Il en est ainsi quand les produits évoluent : par exemple, lorsque les premiers téléviseurs à écran plat sont apparus, leur prix moyen était 15 fois plus élevé que celui des écrans cathodiques au même moment. Avec le temps, le prix des écrans plats a fortement baissé tout en restant supérieur à celui des anciens écrans cathodiques. Pour le statisticien, il y a baisse de prix. Pour le consommateur qui remplace son écran cathodique par un écran plat, il y a hausse de sa dépense, considérée comme une hausse de prix. Cet écart entre réalités statistique et ressentie par le consommateur est renforcé par une pratique de l’Insee : lorsqu’un produit évolue, à partir d’un moment, on ne peut plus considérer qu’un prix plus élevé est simplement une évolution de prix. Dans le cas du passage de l’écran cathodique à celui d’un écran plat et connecté, l’Insee impute, quelque peu arbitrairement, une fraction du prix à la fonction télévision, qui remplace l’écran cathodique, et le reste à une fonction nouveau produit obtenue en plus, alors que le consommateur doit acheter l’appareil avec toutes ses fonctions et payer tout le prix.
Ainsi, lors du passage d’un téléphone classique à 100 € à un smartphone à 300 € par exemple, ce second prix peut être décomposé en une hausse, par exemple de 100 à 150, de la fonction téléphone, le restant du coût étant affecté aux nouvelles fonctions. C’est une manière de tenir compte du progrès, mais une vraie augmentation de ses dépenses imposée au consommateur qui veut seulement renouveler son accès à la fonction téléphone, même si, dans la réalité, il utilisera les nouvelles fonctions à sa disposition.
Des dépenses imposées, hors des indices
L’innovation introduit encore un autre biais de perception : dans certains cas, l’achat de produits ou services nouveaux est rendu obligatoire par des décisions des pouvoirs publics, tel celui de chaînes pour circuler en voiture dans la neige, ou en raison du développement incontournable de leur usage, tel qu’internet. Ces achats ne répondent pas à un choix, mais à une obligation générale qui réduit la part discrétionnaire du budget des ménages et rend plus difficiles les autres achats, comme le ferait une augmentation de leur prix.
Beaucoup d’éléments pesant lourd dans le budget des consommateurs modestes ont connu des augmentations importantes dues à des décisions des pouvoirs publics non prises en considération dans les indices pour des raisons diverses. On peut citer en particulier la hausse du contrôle technique automobile, qui, en elle-même, entre dans l’indice pour une part modeste, mais pèse dans les budgets en raison du coût des réparations induites qui n’est pas une hausse de prix mais un coût supplémentaire pour quelque chose dont l’utilité n’est pas ressentie. Elle intervient dans le sentiment d’augmentation du coût de la vie, confondu par le consommateur avec une augmentation des prix.
Le tabac met spectaculairement en lumière le phénomène : sa consommation est le fait de jeunes et de personnes modestes, or un paquet de cigarettes par jour tout au long de l’année coûte en taxes l’équivalent de deux mois de revenus à une personne au SMIC.
Pour ce poste de dépenses, non pris en considération dans les indices, la réponse officielle des pouvoirs publics est que c’est pour leur santé. Certes, mais personne n’a informé la population que l’indice des prix sur lequel son revenu peut être indexé ne tient pas compte des décisions prises pour sa santé ou d’autres objectifs de ce genre, ce qui justifie le sentiment de manipulation. En tout état de cause, pour les intéressés, c’est un prélèvement sur leur revenu disponible.
Une indexation toujours en retard
Enfin, l’indexation d’un revenu sur l’indice des prix à la consommation entraîne habituellement une perte, car l’inflation est un phénomène continu, alors que l’indexation intervient ponctuellement ex post : une inflation de 2 % survenue régulièrement sur un an et rattrapée par une augmentation des revenus de même taux en fin de période correspond, toutes choses étant égales par ailleurs, à une perte de 1 % sur l’année, ce qui accroît la sensibilité du consommateur à la hausse des prix car il sait d’expérience qu’il y perdra.
Mesurer le coût de la vie au plus près des ménages
L’indice des prix à la consommation est calculé par l’Insee, avec rigueur et honnêteté, mais reflète la situation globale de la société ; c’est une information utile à la gestion de la politique monétaire du pays et au suivi de sa compétitivité internationale, mais, pour la conduite des politiques sociales et fiscales, il serait préférable de s’appuyer sur des indices de coût de la vie par groupe de revenu homogène, quartile par exemple, ou géographique, les ruraux, les urbains et les périurbains ayant une exposition différente à la hausse des prix. Ne pas le faire est évidemment volontaire, mais l’avantage à court terme a comme contrepartie la disparition du thermomètre nécessaire à une bonne gouvernance et prépare des moments difficiles.