La modification de l’âge de départ à la retraite est au centre d’un débat très vif opposant les salariés désireux de ne pas travailler plus longtemps et l’État qui se demande comment financer celle-ci lorsque les personnes nées pendant le baby-boom auront toutes cessé de travailler, laissant derrière elles des successeurs en trop petit nombre pour financer leurs droits.
En réalité ce débat ignore l’élément le plus important de l’équation à résoudre, l’état de l’économie.
La France a des performances économiques médiocres, un fort endettement et de multiples défis à relever, pas seulement celui de la retraite : elle est déjà tombée au 33ème rang des nations en termes de PIB par habitant.
La clé de la situation est la productivité du travail : c’est grâce à sa progression que le niveau et la qualité de vie du grand nombre se sont améliorés au cours des deux derniers siècles, c’est du fait de sa stagnation que le progrès a cessé.
La cause en est le développement de la bureaucratie, celle de l’État, mais aussi celle imposée par l’administration aux entreprises. C’est une situation aggravée par l’insuffisance d’investissement dans la recherche et le développement de l’innovation, notamment dans les nouvelles technologies.
La politique de la France est incohérente : largement orientée vers l’atteinte d’objectifs sociaux et sociétaux coûteux, elle a sabordé les capacités de financement nécessaires à leur atteinte en acceptant notamment la disparition de la moitié de son industrie, en s’interdisant, en raison de son adhésion à l’euro, une dévaluation qui aurait permis de retrouver de la compétitivité, et en devenant largement dépendante d’importations qu’elle finance à crédit.
L’équilibre des régimes des retraites peut être théoriquement rétabli par :
- le relèvement des cotisations ;
- la baisse des prestations ;
- l’allongement de la durée d’activité ;
- l’amélioration de la productivité du travail ;
- l’accroissement de la population en activité.
Les premières solutions apparaissent comme techniques et donc simples à mettre en œuvre, aux réactions sociales près, ce qui n’est pas peu, mais ne règlent pas l’essentiel.
Les deux autres solutions semblent échapper à la capacité de décision des gouvernements mais sont les clefs du futur.
Le Conseil d’Orientation des Retraites a formulé en 2024 une prévision de déficit de 1,4 % du PIB en 2070 sur la base d’une retraite à 64 ans qui n’est pas acquise.
Le choix de cet horizon peut paraître contestable car le choc démographique tenant aux baby-boomers interviendra pleinement à partir de 2036 et sera terminé en 2060. Après, l’évolution dépendra principalement, sur le plan démographique, de la natalité, de l’allongement de l’espérance de vie et de l’immigration, beaucoup plus difficiles à prévoir. La nouvelle prévision de l’Insee est principalement fondée sur la baisse de la fécondité, tombée de 1,89 enfant par femme en 2020 à 1,56 en 2025, et supposée poursuivre sa chute jusqu’à 1,45 ce qui provoquerait une contraction de la population de 3,2 millions de personnes en 2070.
La fécondité étant déjà tombée à un niveau très bas en 1990, puis remontée à 2,03 en 2010, rien ne permet de la considérer désormais comme stabilisée pour les décennies qui viennent. Il est vrai que les politiques de relance de la natalité n’ont pas eu de résultats significatifs à ce jour, mais les moyens mis en œuvre étaient généralement insuffisants et non pertinents. On ne décide pas, et c’est heureux, d’avoir un enfant pour une petite allocation dans une société où les deux parents travaillent et où la recherche de la qualité de vie pour tous est désormais l’objectif. Si on souhaite contrer la chute, il faut le faire avec détermination en considérant que c’est un investissement. Les parents d’aujourd’hui craignent que l’État ne laisse à leurs enfants une dette très importante, mais s’apprêtent à laisser à leurs propres descendants la dette des retraites, trois fois plus lourde.
En fait, si le taux de fécondité continue à tomber, ce déficit ne sera bientôt plus qu’un mal parmi d’autres.
Quels résultats peut-on attendre des différents types de mesure de redressement ?
- La hausse du niveau des cotisations : elle pèserait sur la consommation des ménages, inciterait à l’accroissement des importations en provenance des pays à faibles coûts, pénaliserait la compétitivité des produits français à l’export et conduirait donc à l’aggravation de la situation de l’économie.
- La baisse des prestations : elle présente une grande difficulté sociale car elle est quasiment impossible pour les retraites les plus faibles. Elle résoudrait le problème de l’équilibre comptable mais sans contribuer à un redressement de fond. Elle contribuerait toutefois à réduire le désir d’une retraite précoce.
- L’allongement de la durée d’activité : elle aurait le mérite de maintenir la capacité productive du pays mais les compétences des personnes proches de la retraite ne sont pas nécessairement les plus utiles pour l’avenir et leurs salaires sont les plus élevés ; le même résultat pourrait être obtenu par l’augmentation de la durée annuelle de travail sur la durée de la carrière, surtout si elle était accompagnée d’une baisse des coûts moyens, c’est-à-dire d’une augmentation du temps de travail assortie d’une rémunération additionnelle non proportionnelle : il y a équivalence statistique entre travailler 40 heures de plus par an ou prolonger d’un an la durée de cotisation.
L’importance du chômage, qu’on semble résigné à accepter à son niveau actuel, n’a rien de fatidique mais constitue une conséquence du mauvais état de l’économie. La fixation d’un objectif de 5% exigerait d’ambitionner une croissance supplémentaire du PIB. Elle générerait des économies d’allocations chômage dont le coût par bénéficiaire est supérieur à celui des retraites. - L’amélioration de la productivité : c’est la principale clé du problème. Le C.O. R. prend comme hypothèse centrale une progression moyenne de 0,7 % par an, proche de l’évolution de ces dernières années. C’est peu par rapport aux possibilités offertes par les nouvelles technologies et paradoxal par rapport aux craintes des conséquences sur l’emploi de la généralisation de l’IA et des robots. Il traduit la résignation du COR devant le manque d’ambition du corps politique. En termes d’efficacité, le passage de 0,7 % à 0,9 % ferait plus que combler le déficit initialement prévu et à 1 % assurerait d’ici 2070 une croissance globale de 56 % à effectifs constants, bien supérieure donc à la contraction provoquée par une baisse de 10 % de la population active (les retraites ne sont pas indexées sur la croissance).
- La croissance de la population au travail : l’allongement de la durée des carrières en est un élément, dont les conséquences ont été évoquées ci-dessus.
Le travail des aînés et en particulier la mobilisation des retraités qui le souhaiteraient, pourrait être stimulé grâce à un statut novateur de cumul du travail et de la retraite anticipant pour cette population la mise en place d’un revenu universel. Celui-ci n’étant pas une obligation, les intéressés le vivraient mieux que l’impossibilité de prendre leur retraite. Ce serait pour eux l’occasion de choisir un temps partiel, de disposer d’un revenu plus important, même si le cumul n’était pas total, et de changer d’activité en privilégiant l’intérêt du travail à sa rémunération ; les entreprises, associations et collectivités publiques, pourraient, de leur côté, y retrouver de la souplesse.
Un travail à temps partiel est un facteur d’intégration sociale et, dans beaucoup de cas, favorable à la santé. Les assureurs pourraient même en tenir compte dans leurs tarifs.
L’immigration quant à elle, constitue une variable très incertaine du marché du travail et donc de la problématique des retraites : les prévisions de l’Insee sont une augmentation du solde net à 150 000 personnes par an : ce ne serait un facteur favorable que dans la mesure où cette augmentation ne serait pas provoquée par la baisse du nombre des retraités retournant dans leur pays. Compter principalement sur l’immigration pour rétablir les comptes supposerait l’entrée chaque année de 120 000 travailleurs qualifiés supplémentaires d’ici à 2040.
Enfin, les modalités d’organisation du système de retraite ont-elles de l’importance en regard du problème de son financement ? Deux choix s’opposent : la répartition et la capitalisation : dans les deux cas, c’est évidemment l’activité productive qui assure le paiement des retraites à partir toutefois de modalités de financement et de détermination des droits différentes.
Une caractéristique de la répartition appréciée par les politiques n’est jamais mise en avant alors qu’elle a contribué au creusement du déficit : c’est la possibilité offerte à l’exécutif de faire des cadeaux discrets à son électorat. Il est facile d’accorder des droits à des prestations futures qu’il n’est pas indispensable d’évaluer et qu’il n’y a pas à provisionner. La charge de trouver le financement est laissée à qui voudra s’en charger dans le futur. Le passage à un régime par points, sans l’empêcher, le rendrait plus difficile car la valeur du point étant connue, le coût serait calculable par tout observateur informé.
Un régime fondé sur la capitalisation sert des retraites dont le financement est assuré par la consommation du capital et des revenus qu’il produit, dividendes, intérêts, loyers et plus-values. Pour verser le montant total des retraites en France, soit environ 400 milliards par an, avec un rendement du capital de 3 % et compte tenu d’une espérance de vie au départ à la retraite voisin de 24 ans, le capital à constituer pour un régime totalement basé sur ce modèle, serait de l’ordre de 7 000 milliards d’euros. À maturité du dispositif, sous réserve des évolutions démographiques, le capital consommé serait reconstitué par les nouvelles cotisations. Sachant que la formation nette de capital fixe en France est de l’ordre de 350 milliards par an, ajouter ce montant paraît impossible et renforcerait encore l’augmentation du prix des actifs que l’on constate déjà et ses conséquences sociales.
Le taux d’épargne des ménages est actuellement de l’ordre de 19 % de leur revenu disponible ; il est excessif en regard des investissements requis par la consommation : l’accroître substantiellement serait problématique en raison tant de l’incapacité de l’investir utilement que du fait de l’impact immédiat sur la consommation.(investir à l’étranger serait également une possibilité, mais présenterait des risques incompatibles avec l’exigence de sécurité d’un fonds de retraite au-delà d’une diversification modeste et n’aiderait pas au développement de l’économie française qui est le vrai problème).
Ce ne sont pas les capitaux qui manquent pour financer l’investissement, leur excès provoque même une augmentation du prix des actifs existants supérieure à l’indice des prix à la consommation, ce qui a de fâcheuses conséquences sociales, mais la motivation en raison de l’inconscience des enjeux de la part de l’opinion publique et du manque de détermination de l’État, peu désireux de la confronter à la réalité.
Pour financer le déficit des retraites, il faut choisir entre partager l’existant ou créer de nouvelles ressources, c’est à dire refuser de mettre la France en retraite de l’histoire.
Cet article est illustré par une photo de Toufik de Planoise, capturée lors d’une manifestation contre la réforme des retraites, à Besançon, le 19 janvier 2023. © via Wikimedia Commons.