Morts à venir

La France s’est récemment étonnée de découvrir que le nombre annuel de décès avait désormais dépassé celui des naissances. Cette situation, pourtant, était largement prévisible et ne fera que s’accentuer de manière spectaculaire dans les prochaines années.

S’agissant de la mortalité, les incertitudes existent mais dans des limites resserrées. L’espérance de vie pourrait continuer à progresser légèrement, repoussant marginalement l’âge moyen au décès. À l’inverse, des événements exceptionnels — pandémies, conflits — pourraient accroître momentanément le nombre des décès. Toutefois, ces aléas sont par nature imprévisibles et ne peuvent être raisonnablement intégrés dans une projection centrale.

Une incertitude de second ordre concerne les migrations en fin de vie : certains immigrés retournent dans leur pays au moment de leur retraite et y terminent leur vie. Ce phénomène réduit le nombre de décès enregistrés sur le territoire français, mais le nombre semble assez stable et ses fluctuations éventuelles ne pas devoir modifier l’ordre de grandeur de l’évolution qui nous attend.

En revanche, les déterminants démographiques sont, eux, largement connus. La France dispose d’une connaissance précise de sa population par âge. 85 % des décès surviennent après 70 ans, près de 46 % après 85 ans, mais 2,5% seulement survivent après 90 ans. On observe par ailleurs un décalage d’environ cinq ans et demi entre les hommes et les femmes correspondant à la différence d’espérance de vie dont ces dernières bénéficient.

Or on connaît très bien la structure d’âge de la population. Les cohortes nées entre 1936 et 1945 comptaient en moyenne 600 000 naissances par an. À partir de 1946, avec le baby-boom, ce chiffre bondit à environ 870 000 naissances annuelles, soit une hausse de 45 %. C’est une évolution instantanée très brutale qui sera suivie par 30 années de relative stabilité puis d’une baisse tendancielle un peu chaotique.

Jusqu’au début des années 2010, la mortalité est restée relativement stable, autour de 530 000 décès par an, correspondant aux générations nées avant et pendant la guerre. À partir de 2015, l’arrivée à soixante dix ans des premiers baby-boomers a enclenché une hausse du nombre annuel de décès, d’abord des hommes, rejoints ensuite, avec le décalage correspondant à leur espérance de vie, par les femmes.

Le mouvement ne fait que commencer. À partir de 2035, quasiment l’ensemble des plus de 70 ans sera constitué de générations nombreuses, proches de 870 000 individus par cohorte. Le nombre annuel de décès atteindra alors environ 850 000.

Le passage, en l’espace de deux décennies, de 530 000 à près de 850 000 décès annuels constitue un choc démographique majeur, aux conséquences multiples.

Les collectivités locales, en pratique les communes, vont être confrontées à des tensions croissantes sur les capacités funéraires et les cimetières. Plus significatif encore, le système de santé devra absorber un surcroît important de dépenses. En effet, environ 15 % des dépenses médicales d’un individu sont engagées dans les 18 mois précédant son décès. L’augmentation du nombre de fins de vie entraînera donc mécaniquement une hausse des dépenses de santé qui, pour cette seule raison, pourrait se traduire par une augmentation de plus de 5 %. Derrière ce chiffre, il faut imaginer les places en établissement de soins qui vont manquer et les recrutements de personnels à prévoir. C’est un lourd défi dont on n’a pas le sentiment qu’il soit d’ores et déjà anticipé.

Le reflux devrait être lent et s’amorcer à partir des années 50 pour retomber autour de 730 000 décès annuels aux environs de 2075 selon l’évolution de l’espérance de vie, qui peut être significative sur une durée de 50 ans, et à solde migratoire inchangé.

La précision avec laquelle les décès peuvent être prévus n’est pas absolue mais nettement supérieure à celle des naissances, la fécondité pouvant être fortement impactée par des évolutions culturelles, sociales et économiques, des conflits ou des catastrophes écologiques, sans qu’on puisse préjuger du sens même des conséquences de ces événements. Quant aux prévisions relatives à l’importance de la population, elle additionne les incertitudes de ses composantes, en particulier celle des flux migratoires dont le solde net, compte tenu de l’instabilité du monde, pourrait beaucoup évoluer dans les deux sens sur cette durée.

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