Vivre avec l’IA : du travail imposé à l’activité choisie

L’intelligence artificielle et les robots qu’elle anime inspirent la crainte d’une forte contraction de l’emploi que n’apaise pas le rappel de la vanité des peurs suscitées par les précédentes vagues de progrès technologique.

Pourquoi cette crainte ?  

Le travail n’est pas simplement une occupation mais également une obligation, c’est-à-dire une limitation de la liberté, parfois imposée par la force (d’où l’origine du mot).

L’esclavage, les corvées, les travaux forcés ont disparu en France et la principale contrainte est désormais de nature économique ; il faut gagner son pain à la sueur de son front. Le travail salarié, qui est le plus fréquent, implique de plus une subordination à l’employeur et était de ce fait interdit aux citoyens d’Athènes et à la noblesse française sous l’Ancien Régime parce que jugé incompatible avec l’indépendance nécessaire aux membres de la classe politique.

Ceux qui sont soumis à l’obligation s’efforcent de la rendre moins pénible en cherchant une activité qui leur plait. Beaucoup retardent leur entrée dans la vie active, s’opposent au recul de l’âge de la retraite et recourent à diverses esquives entre les deux.

Que craindre de la disparition du travail obligé ?

Pourquoi dans ces conditions s’inquiéter de sa disparition ? Parce que l’oisiveté serait la mère de tous les vices ? Parce que des activités essentielles pour la collectivité ne seraient plus prises en charge ? Parce qu’il n’y a pas de revenu sans travail ? ou bien encore parce que le travail est une condition de l’intégration sociale et le vecteur des sentiments d’utilité et de dignité ?

La crainte de l’oisiveté n’est pas fondée  

La crainte que la suppression de l’obligation de travailler conduise à l’oisiveté n’est pas fondée : les catégories sociales qui n’y sont pas soumises sont souvent les plus actives.

Moins de travail, plus de revenus  

La technologie a permis de réduire de moitié le temps de travail annuel depuis le milieu du XXe siècle, et a rendu globalement celui qui subsiste moins pénible, moins dangereux, plus intéressant et plus rémunérateur au point que certains, heureux dans leur activité, ne comprennent pas la réticence des autres.

La réduction du temps de travail s’est accompagnée d’une forte hausse des rémunérations. Le travail fournit 80 % des revenus des ménages. Si demain la production est largement assurée par des automates, ce pouvoir d’achat devra être maintenu, distribué sur la base du travail résiduel, comme c’est déjà le cas, ou sous la forme de revenus de citoyenneté, ce qui apparaît possible si on veut bien considérer que, d’ores et déjà, 17 millions de retraités, 2,5 millions de chômeurs et plus de 3 millions d’autres personnes vivent de transferts sociaux, alors que seulement 30 millions travaillent.

Faut-il craindre la fin de son rôle d’intégrateur social ?  

L’existence d’une obligation met en évidence que le travail n’a pas en lui-même pour objectif l’insertion sociale des intéressés et leur épanouissement personnel. On constate d’ailleurs que, par rapport au passé, les tensions sociales s’accroissent et que la population semble être de plus en plus sujette à des problèmes psychologiques en dépit du travail et bien souvent à cause de lui. En effet, la mobilité et l’éloignement des lieux de travail et de vie personnelle ont affaibli les liens familiaux et de voisinage ; l’extrême spécialisation fait perdre la perception de l’utilité sociale de ce qui est fait et les difficultés de conciliation des contraintes de la vie professionnelle avec la vie personnelle sont, parmi d’autres, des causes de stress.

La fin de l’obligation permettrait d’éviter ces troubles.

Mais l’existence de tâches rebutantes indispensables à la société n’est-elle pas un obstacle ?  

L’IA et les robots qu’elle anime sont désormais capables de prendre progressivement en charge la plupart d’entre elles.

Les tâches repoussantes qui subsisteraient pourraient être rendues attractives compte tenu de la variété des motivations humaines et de celle des récompenses sociales possibles. On peut les associer à d’autres plus recherchées et jouer sur le temps de travail et les rémunérations pour leur donner une attractivité qu’elles n’ont pas en elles-mêmes ou marquer une reconnaissance particulière à ceux qui s’en chargent par exemple.

Des besoins nouveaux, encore non révélés  

La suppression d’emplois résultant de leur prise en charge par l’IA et des robots sera compensée par des créations dans des activités nouvelles qui auront pour objectif de répondre à des besoins nouveaux ou, plus exactement, non encore révélés. Ils ne répondent pas à des préoccupations consuméristes, mais à des besoins réels.

  • L’état du monde change : la population mondiale par exemple va encore croître jusqu’à la fin de ce siècle. Un recours réduit aux ressources non renouvelables signifie plus de travail pour maintenir le niveau de vie global comme le montre l’exemple de l’économie circulaire et la transition écologique exige de remplacer, en une génération, des infrastructures et des techniques créées au fil des siècles.
  • Surtout, comme l’a mis en évidence Maslow, les besoins des hommes sont organisés en strates hiérarchisées dont les plus élevées restent presque totalement à satisfaire.

Quand on n’a rien à boire et à manger, trouver de l’eau et de la nourriture est le seul besoin ressenti ; immédiatement après viennent ceux de protection qui visent à assurer la survie sur la durée, puis ceux d’intégration et de reconnaissance sociales qui donnent de l’intérêt à l’existence, puis d’épanouissement personnel. Évidemment chaque strate couvre elle-même un champ très large : pour la nourriture par exemple, la priorité est de répondre aux besoins en énergie de l’organisme, ensuite seulement vient la recherche d’une diversité et d’une qualité répondant à des préoccupations de santé plus larges puis encore après, la recherche de l’agrément, etc. Les besoins correspondant à une strate supérieure commencent à se manifester dès que les plus vitaux de la strate inférieure sont satisfaits.

Or, il y a encore dans le monde beaucoup de personnes dont les besoins les plus fondamentaux ne sont pas correctement satisfaits et seule une toute petite minorité parvient à satisfaire ses besoins de réalisation personnelle.

Comment progresser ?  

Si on considère l’exemple des classes dirigeantes d’autrefois, on constate qu’elles n’étaient pas oisives mais ne contribuaient pas directement à la satisfaction des besoins matériels de la société, à l’exception de la défense : la pratique des armes leur permettait à la fois de se protéger d’agressions extérieures et d’assurer leur domination sur les autres catégories sociales. Les autres tâches qu’elles assumaient avaient pour but la satisfaction de leurs besoins propres : jouer un rôle social et assurer leur développement personnel.

Supprimer l’obligation de travailler donnerait de la substance à l’égalité de tous les citoyens et chacun pourrait prétendre accéder aux activités autrefois destinées aux seules classes supérieures. Celles-ci s’en trouveraient multipliées.

Éducation et petite enfance : le retour au sur-mesure  

Concrètement, les familles des élites utilisaient des précepteurs personnels alors que l’école républicaine enseigne dans des classes dont la taille et la standardisation minent l’efficacité. Le retour à une éducation plus personnalisée s’imposera, suscitant la création de multiples postes.

Pour les jeunes enfants, elles recouraient à des nourrices et des nurses. Aujourd’hui, alors que les deux parents travaillent hors du foyer, les institutions qui accueillent leur progéniture n’offrent qu’un accueil limité et standard. De multiples emplois pourraient être créés non pour une prise en charge collective telle qu’elle a parfois été prônée dans le passé, mais au contraire très personnalisée.

Santé : un besoin que rien ne sature  

En matière de santé, la médecine est devenue démocratique mais l’accès aux soins se dégrade : plus de 1,4 million de personnes travaillent dans les métiers de la santé. Il en faudrait bien plus et il en faudra encore davantage demain. Vivre longtemps en parfaite santé est un désir légitime qui ne sera jamais jugé complètement satisfait par les intéressés et l’interface humaine fait partie de la thérapie.

Culture et loisirs : des besoins encore latents  

Hors enseignement, la culture emploie peu d’effectifs… Parce que ceux qui n’ont pas la chance d’être cultivés s’y intéressent peu.

La réduction du temps de travail et l’élévation du niveau culturel permettront l’expression des besoins aujourd’hui latents et l’explosion d’activités nouvelles pour les satisfaire.

Les loisirs, le jeu, le sport, le tourisme sont des aspirations universelles. On ne peut préjuger les besoins de demain en fonction de la situation actuelle : avant 1936, une minorité de familles prenaient des vacances, celles qui n’en prenaient pas ne s’en abstenaient pas parce qu’elles n’en éprouvaient pas le besoin, mais parce qu’elles ne le pouvaient pas. Le champ des loisirs se développera, offrant une multitude de rôles sociaux valorisants.

Religion : un rebond qui s’amorce  

La pratique religieuse a connu un fort recul au XXe siècle et, concernant la religion catholique, nombre de paroisses n’ont plus de prêtre. Mais un rebond s’amorce. La concurrence entre les religions y est pour quelque chose. Le besoin d’appartenir à une communauté aussi. La fécondité se réduit en général, mais nettement moins dans les familles pratiquant une des religions présentes en Occident. On peut prévoir la poursuite du mouvement et le développement de structures d’appui et d’assistance liées à ces religions, moins basiques qu’aux siècles passés, davantage orientées vers la culture, l’appui psychologique, la protection de la famille, la transition écologique.

Défense et sécurité : un engagement, pas un travail  

La défense nationale est en cours de réévaluation : les échecs relatifs des Américains en Iran et de la Russie en Ukraine démontrent que les vraies guerres opposent des hommes et pas seulement des robots. Défendre la nation n’est pas un travail, mais un engagement dont les contreparties sont le sentiment d’appartenance à une collectivité, la solidarité, la fraternité, la considération, le sentiment d’utilité qui peuvent seuls compenser des sujétions et des risques multiples allant jusqu’au handicap et à la mort. Supprimer le service militaire sans repenser simultanément la participation de la population civile à la défense a été une erreur technocratique qui doit être corrigée.

L’insécurité sous toutes ses formes a marqué profondément la vie des générations passées : les guerres, les brigands, les incendies, les catastrophes naturelles, les pandémies, les famines, etc. D’énormes progrès dans leur maîtrise et la prise en charge de leurs conséquences ont été réalisés, mais de nouveaux risques sont apparus alors que la résilience des populations baissait en même temps que la peur des anciens risques, parce que les liens sociaux se sont distendus et que la religion a perdu son rôle de consolation. Des réponses sont nécessaires, variées selon la nature des risques, appuyées sur la technologie, mais qui, dans tous les cas, nécessiteront une interface humaine entre des sachants et les personnes exposées ou victimes.

Politique : au-delà des débats télévisés  

La politique en tant que participation à l’action collective est très sous-développée alors qu’elle est nécessaire en démocratie et représente un fort potentiel de sociabilisation dont le besoin ne se manifeste aujourd’hui qu’à l’occasion de crises de type « gilets jaunes ». Les citoyens d’Athènes passaient une grande partie de leur temps à débattre sur l’agora. La démocratie représentative ne peut se résumer à des débats télévisés entre gladiateurs professionnels.

Toutes ces activités, rémunérées ou non, ont, au-delà de leur utilité opérationnelle, une double fonction sociale : elles créent du lien et permettent à ceux qui les prennent en charge de se réaliser.

Impossible parce que ruineux ? Il fut un temps où certains pensaient que le commerce n’était pas producteur de valeur. Il ne faut pas renouveler cette erreur : tout ce qui contribue à satisfaire les vrais besoins des citoyens est créateur de richesse : aux automates, tout ce qu’ils peuvent faire, aux humains tout ce qu’eux seuls savent faire qui est de répondre aux besoins les plus élevés des hommes.

Difficile à imaginer ?  

Moins que pour nos ancêtres l’idée d’abandonner un jour le travail dans les champs pour créer de la richesse dans des bureaux. Mais ce n’est pas une réaction spontanée : lorsque l’être humain est confronté à la perspective d’une rupture, sa réaction naturelle est de tenter de l’éviter en s’accrochant au présent ou en acceptant seulement une évolution qui ne change rien à l’essentiel, ce que résume la célèbre phrase de Lampedusa « il faut que tout change pour que rien ne change ». En fait, les sociétés ont toujours comporté un groupe dominant qui a réussi à amorcer puis entretenir le progrès grâce au travail d’une majorité longtemps tenue à l’écart de ses retombées. La promesse démocratique d’embarquer tout le monde a été faite inconsidérément en oubliant que le modèle consistant à s’appuyer sur le sacrifice de certains au profit des autres n’était pas extensible à l’ensemble ; elle n’a pu se réaliser que partiellement à partir du moment où des esclaves mécaniques ont desserré la contrainte et permis la création d’une classe intermédiaire.

Désormais robots et IA peuvent faire cesser la nécessité du travail contraint au profit d’une participation choisie au fonctionnement de la cité.

Ce que l’égalité ne changera pas  

Des distinctions sociales subsisteront néanmoins car les hommes ont des capacités et des aspirations différentes. Par ailleurs, il n’y a pas de raison que les antagonismes sociaux deviennent plus rares ou moins violents car la satisfaction de tous n’est pas possible lorsqu’elle implique des enjeux de pouvoir. Renforcer l’égalité, c’est rendre probablement plus âpres les luttes pour du pouvoir.


Cet article est illustré par une gravure au burin du moulin à sucre des Nova Reperta, série gravée à Anvers vers 1590 pour célébrer les inventions qui transformaient le monde : la promesse de la machine qui prend la peine à sa charge n’est pas neuve.
Philipp Galle, d’après Jan van der Straet dit Stradanus, La fabrication du sucre, vers 1590-1600, burin.
© Domaine public, via Wikimedia Commons.

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