Le passé éclaire-t-il l’avenir ?

Tout le monde est curieux de l’avenir. Mais comment le prévoir ?

Il y a certes eu des tentatives pour identifier dans l’histoire des schémas récurrents permettant d’imaginer l’avenir à partir de situations apparemment semblables dans le passé. On a tenté de trouver des explications au déclin des civilisations, aux conséquences de certaines configurations de forces, comme celle qui définit le piège de Thucydide et ce, jusqu’à penser avoir identifié de véritables cycles.

Ainsi Polybe, stratège et historien grec du IIème siècle avant Jésus-Christ estimait que les États changeaient de régime politique selon un cycle précis : la démocratie dégénérerait en démagogie, puis le désordre résultant de la démagogie appellerait l’arrivée d’un régime tyrannique pour y mettre un terme.

Le pouvoir conquis, le tyran chercherait à en assurer la pérennité et la légitimité en établissant une royauté. Celle-ci ne pouvant résister indéfiniment au partage du pouvoir avec ses appuis, permettrait alors la naissance d’une aristocratie. Après un temps, celle-ci céderait à son tour, tout ou partie de son pouvoir à d’autres acteurs sociaux détenteurs d’une forme de puissance, notamment les plus riches, qui finiraient par créer, sans le rechercher, les conditions d’un retour à la démocratie. 

Toutes les structures dirigeantes connaîtraient donc l’entropie, mais le choix n’étant pas infini, la disparition de l’une d’elles provoque nécessairement le retour à une autre déjà connue.

Les coïncidences observées résultent du fait que les mêmes causes produisent les mêmes effets, le problème étant de reconnaître des situations identiques au-delà d’apparences différentes : un État qui domine une partie du monde grâce à sa technologie peut-il reproduire le modèle d’un pays qui a fondé son hégémonie sur son importance démographique par exemple ? Ou bien encore, la malédiction du piège de Thucydide, qui fonde la prévision d’un affrontement entre les États-Unis et la Chine-a- t-elle été conjurée par la dissuasion nucléaire ?

Parmi les régularités constatées, on voit que les régimes politiques, quels qu’ils soient, tendent à poursuivre sur de longues périodes des politiques conformes à ce que leurs dirigeants considèrent être leur intérêt. Ce faisant, ils peuvent modifier la structure de la société et s’il en résulte la création d’un nouveau groupe social suffisamment important, différent et détenteur d’éléments de pouvoir, celui-ci va s’efforcer de les faire reconnaître, voire chercher se substituer à l’ancienne classe dirigeante.  En cas de réussite, comme celui qui l’a précédé, il poursuivra le plus longtemps possible la politique qui l’avantagera, dépassant un niveau d’équilibre stable éventuel avec pour conséquence de modifier à nouveau la structure sociale, préparant le terrain à un nouveau changement.

Le Moyen Âge en Europe a ainsi connu le succès de la noblesse d’armes. Pour profiter de sa richesse relative, celle-ci a encouragé la création de villes afin de pouvoir disposer plus   facilement de la proximité d’un grand nombre d’artisans et de négociants susceptibles de satisfaire ses besoins matériels et intellectuels et donc d’accroître sa puissance et sa richesse. De plus, alors que la production agricole est, à un moment donné de l’évolution technologique, limitée par les données naturelles et le travail disponible, le commerce qui s’y développe ouvre des perspectives de profits supplémentaires sans limite physique. 

Ayant échappé à la servitude, devenus nombreux et relativement riches, les habitants des bourgs et des villes souhaitèrent partager le pouvoir avec la noblesse d’armes. Ils revendiquèrent l’égalité pour tous, y compris les paysans, constituant alors la très large majorité de la population, la plus pauvre et la moins libre ; cette revendication générale leur permettait de rallier des troupes issues du peuple et d’affaiblir la noblesse titulaire des privilèges liés au servage, mais c’est d’abord à son profit que la bourgeoisie a fait la révolution de 1789. Le petit peuple bénéficia certes de l’abolition du servage, mais celui-ci fut aussitôt remplacé par une servitude économique, moins formelle mais aussi rigoureuse. 

Il est néanmoins à noter, en regard de la thèse de Polybe, que tous les pays n’ont pas suivi le même chemin. La Russie par exemple n’a pas connu de la même manière l’urbanisation et l’émergence d’une bourgeoisie attachée à la liberté. Alors que la noblesse occidentale a considéré le développement des villes comme étant de son intérêt, la Russie a pour sa part développé une administration complexe qui a permis à la noblesse de conserver plus longtemps ses privilèges au détriment du développement économique, ce qui a fini par provoquer la révolution bolchevique, puis entraîner l’échec du régime communiste, l’esprit d’entreprise n’étant jamais devenu un trait culturel de la société russe. Le conservatisme du clergé renforça l’indifférence de la société aux ressorts de l’économie.

En Europe occidentale au contraire, la bourgeoisie s’avéra être une structure sociale parfaitement adaptée à la révolution industrielle rendue possible par le progrès technologique. Elle disposait du savoir, de capitaux, de la culture économique, de la liberté et de la volonté de progresser. L’industrie n’était à ses yeux qu’un nouvel espace offert à son esprit d’entreprise permettant de porter plus haut son enrichissement et son pouvoir. Elle finit de fait par dominer complètement la scène politique.

Les machines multipliaient la productivité du travail, mais au départ, la rémunération des travailleurs industriels était fixée par comparaison avec le niveau de vie des paysans et non en fonction de leur productivité, non isolable de celle de la machine. Rapidement, le progrès technique et la croissance quantitative de l’activité industrielle rendirent nécessaires des salariés plus nombreux et plus qualifiés et donc plus difficiles à trouver, qu’il fallut mieux rémunérer pour les attirer et les inciter à se former. Puis ce furent des experts, des ingénieurs, des administrateurs etc. qui intégrèrent les rangs de la bourgeoisie. Les plus qualifiés formèrent au XXème siècle la technocratie. Elle assura la direction des entreprises devenues trop grandes pour être financées et gérées par un propriétaire unique. Elle s’employa aussi à la création d’une administration moderne destinée à mettre en place un écosystème favorable à l’entreprise qui contribua à l’élévation du niveau de vie de l’ensemble de la population.  

Enrichis et efficaces, les pays concernés dominèrent le monde.

La poursuite de la croissance économique permit à une grande partie de la population de bénéficier de la société de consommation et lui donna le sentiment d’appartenir à la bourgeoisie : il y a moins de différence en effet, du point de vue consommation, entre le propriétaire d’une voiture de luxe et celui d’une vielle guimbarde valant cent fois moins qu’entre ce dernier et celui qui va à pied. Les médias, presse, télévision et radio, confirmèrent ce sentiment mais en firent aussi apparaître progressivement le caractère superficiel.

Plus récemment, les réseaux sociaux eurent tendance à alimenter une vision critique des différences sociales et sociétales. Certes, les informations promues par les réseaux sociaux peuvent être erronées et leurs analyses trompeuses, mais l’effet mobilisateur d’une information ne dépend pas de son degré de vérité, seulement de la réponse qu’elle apporte à celui qui la reçoit.

Pour toutes ces raisons, et parce que la technocratie à semblé s’être refermée sur elle-même, une part importante de la population a le sentiment que les institutions ne sont pas faites pour elle ; elle s’en détourne ou se retrouve dans les extrêmes avec l’intention de rejouer la révolution, cette fois en sa faveur. Sa seule force étant celle du travail, de moins en moins nécessaire, elle peut se révolter, mais ne peut prétendre instaurer un nouvel ordre social.

Gouverner exige des caractéristiques qui définissent toujours une classe dirigeante minoritaire et privilégiée et la démocratie ne saurait faire exception. Mais pour perdurer celle-ci doit gérer la contradiction entre l’égalité proclamée et la réalité : on ne peut la supprimer, mais la rendre acceptable en favorisant le progrès de tous, l’égalité dans la vie courante et la mobilité sociale.

La classe dirigeante doit se préoccuper de l’intérêt général comme l’affirmait Machiavel. Ce qui est vrai pour les princes, censés ne pas avoir à rendre compte, l’est plus encore en démocratie. De tout temps, des dirigeants de talent l’ont d’ailleurs compris, par quelque voie qu’ils aient accédé au pouvoir, dynastique, révolutionnaire ou démocratique, mais ce furent toujours des moments d’exception. Cette conception de leur rôle cesse plus ou moins rapidement avec leurs successeurs, qui n’ont pas la même conscience de cette nécessité, et un entourage uniquement soucieux de ses privilèges.

On en est là.

Peut on prévoir ce qui va arriver ? 

Un pouvoir minoritaire non despotique ne peut durer. Il peut continuer à se déliter et se transformer, pour un temps, en anarchie comme le prévoit Polybe ou bien céder la place directement à une forme plus autoritaire si le peuple donne des signes de révolte.

En France, l’issue la plus probable est l’arrivée au pouvoir d’un parti extrémiste qui accordera aux protestataires des avantages significatifs désorganisant l’économie, déjà en mauvais état, en soignant particulièrement une clientèle non productive. Historiquement en effet, reconnaître le caractère exceptionnel de ce qui fait la richesse des nations, à savoir l’esprit d’entreprise et la liberté est une exception qui heurte les convictions égalitaristes autant que les conceptions dirigistes ; celles-ci considèrent que les hommes sont égaux mais que la contrainte seule peut à la fois faire respecter cette égalité et promouvoir un développement conforme aux souhaits de l’État.

Mais l’histoire n’est pas écrite. Alors que la quête de la richesse a structuré l’histoire, celle des individus et celle des nations, le transfert de la quasi-totalité de la création de celle-ci à des artefacts, robots et dispositifs animés par l’intelligence artificielle peut donner naissance à un ordre social complètement nouveau : la richesse est le fruit accumulé du travail collectif, sa suppression est donc aussi celle de la richesse au sens classique du terme. Elle ouvre la perspective à une structuration sociale fondée sur d’autres pouvoirs : après les armes, la propriété foncière, la richesse financière, le savoir technique, ce sera probablement la maîtrise du comportement des individus par des technologies numériques. 

Il en résultera une forme nouvelle d’organisation, synthèse de technocratie (c’est un pouvoir basé sur la technologie), de théocratie (c’est-à-dire recourant aux plus puissants moyens psychologiques de maîtrise des esprits ayant existé en même temps qu’à des techniques de surveillance et d’inféodation nouvelles) de tyrannie (le pouvoir s’impose de lui-même) et d’anarchie dans la mesure où les mêmes individus pourront dépendre d’une pluralité de pouvoirs indépendants les uns des autres, potentiellement en concurrence.

Cet article est illustré par la photo d’une sculpture en plâtre d’Alois Düll (au premier plan) : Polybios – 1899, entreposée dans l’ancienne cave à vin de la Hofburg à Vienne (Autriche). © Manfred Werner – Tsui, CC BY-SA 3.0 (https://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0), via Wikimedia Commons.

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