Le monde est devenu très complexe : la constatation est banale et peut servir de préambule au diagnostic de n’importe quel problème de notre temps. Face à cette situation, l’incompréhension est la règle, mais une clameur forte exige des solutions simples et le plus souvent simplistes et immédiates à tout problème.
L’actualité illustre encore une fois cette contradiction : la France vient de découvrir avec étonnement et inquiétude, à l’occasion de la publication des chiffres de 2025, que le nombre de décès y avait dépassé le nombre de naissances et qu’il fallait donc établir d’urgence une politique nataliste pour redresser la situation.
On ne peut qu’être stupéfait de cette réaction à une situation prévisible depuis des décennies et dont on sait qu’elle va se renforcer encore fortement d’ici 2035 en raison de l’arrivée des boomers à l’âge de la plus haute fréquence des décès.
Tous les pays, sans exception, connaissent une baisse de leur taux de fécondité, ce qui donne à penser qu’elle est due à des causes profondes et universelles. Pour certains, cette évolution est bienvenue mais insuffisante pour éviter que leur misère ne s’accroisse au-delà du supportable. À l’opposé, d’autres sont engagés contre leur gré sur la voie de l’extinction.
Globalement, la pauvreté est fertile : le Niger détient le record de fécondité avec un taux de 7,2 enfants par femme et figure parmi les pays les plus pauvres du monde. Ceux qui suivent sont dans une situation à peu près identique.
À l’inverse, la Corée du Sud n’a que 0,7 enfants par femme, suivie par Singapour et Taïwan avec 0,9. Ils font partie des pays les plus prospères et les plus menacés. La richesse inspire plus le désir de longévité personnelle que de procréation.
Il faut noter la situation particulière des États-Unis, pays riche, frappé lui aussi par la baisse de sa fécondité mais qui conserve un certain dynamisme démographique en raison de l’immigration (jusqu’à ces toutes dernières années), et d’une large minorité pauvre.
Cette situation très contrastée existe à l’intérieur d’autres pays, ce que cachent les moyennes nationales. En France, on constate ainsi que les populations les plus modestes ont un taux de fécondité encore relativement élevé, les populations plus aisées, un taux nettement plus bas ; les plus riches sont caractérisés par un taux intermédiaire. Nul doute qu’à l’intérieur de ces trois groupes, il serait possible de trouver des sous-groupes différant sensiblement de la moyenne.
Au vu de ce constat, relancer la natalité ne semble pas le genre de choses qu’on puisse faire en allouant de simples primes.
Les spéculations sur la baisse de natalité mettent habituellement en avant plusieurs causes :
- En premier lieu, l’amélioration des niveaux de vie, qui a remplacé l’objectif du nombre d’enfants par celui de la qualité des soins qui leur sont portés. C’est la première cause dans le temps. Elle s’est manifestée dès que la mortalité’ infantile s’est elle-même réduite. C’était une réaction très saine, de nature à tempérer une croissance excessive de la population totale.
- Progressivement, les structures familiales ont changé : la classe moyenne peu prolifique d’aujourd’hui est très différente de la petite bourgeoisie antérieure qui disposait très fréquemment, à demeure, de personnel domestique assumant l’essentiel des taches liées à l’élevage des enfants. Elle disposait le plus souvent d’un habitat le permettant. Les femmes restaient au foyer.
- Dans la classe intermédiaire d’aujourd’hui, les deux parents travaillent, le logement pose souvent problème, le personnel de maison à temps plein est rare et trop coûteux pour eux ; comment une telle famille pourrait-elle concilier l’existence de plusieurs enfants et des carrières, en particulier pour les mères ?
En termes absolus, c’est impossible.
Parallèlement, d’autres facteurs, très divers, pèsent sur la fécondité :
- Les contraintes de toute nature sont aujourd’hui moins tolérées.La consommation absorbe du temps, de l’énergie et des moyens financiers en concurrence avec les besoins des enfants.
- Si le taux de fécondité nécessaire au renouvellement de la société est de 2,1 enfants par femme, une famille peut se perpétuer avec un seul enfant et s’en contenter.
- Dans un récent sondage, 30% des jeunes femmes affirmaient ne pas vouloir d’enfant.
- La stérilité, en particulier masculine, devient un problème.
- Le nombre de couples de même sexe se développe et leur désir d’enfants est difficile à satisfaire.
- Les grandes difficultés rencontrées par les familles monoparentales jouent le rôle d’épouvantail dans une société où la durée des unions tend à devenir moins longue que le temps de dépendance des enfants.
- Ne pas avoir vécu son enfance dans une large fratrie développe la réticence à avoir soi même plusieurs enfants. La fécondité est, en quelque sorte… héréditaire.
- L’éducation des enfants apparaît de plus en plus difficile ; si les psychologues ont su dire ce que l’éducation ne devait pas être, ils s’avèrent moins convaincants pour définir ce qu’elle devrait être. Le désarroi des parents n’encourage pas les jeunes générations à les imiter.
- Enfin le monde est saisi de pessimisme et celui-ci pourrait être défavorable à la procréation. Paradoxalement toutefois cette crainte semble davantage frapper les populations favorisées que celles qui le sont moins.
Est-il possible que la conjonction de tant de causes différentes soit due au hasard ou existe-t-il une cause première dont toutes découleraient ? Peut-on y remédier ?
La Chine a, pendant 60 ans, imposé à sa population des mesures très contraignantes pour obtenir que les familles n’aient qu’un seul enfant, rompant ainsi avec une longue tradition ; elle essaie désormais, effrayée par son vieillissement rapide, de relancer la natalité, sans grand succès toutefois, car la prospérité, comme en Occident, ne s’y accommode pas de l’abondance des naissances.
La tâche apparaît donc particulièrement difficile pour la France, moins portée à exercer de fortes pressions sur les comportements privés.
D’autre part, la société française étant hétérogène, les mesures envisageables n’ont plus nécessairement les mêmes effets pour l’ensemble de la population.
La religion semble encore être un facteur favorable à la natalité ; les enquêtes «Trajectoires et Origines» de l’Insee montrent que plus la pratique des religions est significative, plus les familles ont d’enfants, tant en France qu’aux États-Unis ; Ce n’est plus en raison d’une injonction de croître et de multiplier, mais apparemment de la dimension sociale des communautés. La puissance publique n’a pas d’influence sur ce facteur.
La situation économique des familles a un effet paradoxal ; les familles pauvres ont davantage d’enfants que les familles plus aisées, leur union est plus précoce et le calcul entre moins dans leur décision. Il leur faut des aides financières pour faire face aux besoins de leur progéniture, mais celles- ci risquent de peser à la baisse sur leur fécondité. L’exemple des familles immigrées en provenance de pays à forte natalité donne à le penser car après une période relativement brève d’adaptation à leur nouveau contexte social, leur taux de fécondité tend à s’aligner sur celui du pays d’accueil.
La classe intermédiaire est peu féconde, on l’a vu. Seul l’allègement des contraintes de divers ordres causées par les enfants pourrait avoir de l’effet. Personne ne conteste qu’avoir des enfants, surtout si on veut les élever correctement, demande de la disponibilité et de l’argent… Le plus difficile des deux étant la disponibilité : une pluralité d’enfants pèse sur la vie sociale de la famille et c’est une source de difficultés par rapport aux exigences d’une carrière dans un monde très concurrentiel. Il faudrait donc une organisation sociale qui permette aux couples qui travaillent de retrouver le confort de leurs prédécesseurs sans renoncer à l’égalité des sexes et aux nouvelles conditions de vie des travailleurs susceptibles de prendre en charge leurs enfants. Difficile à imaginer. Dans la pratique, plusieurs voies pourraient être testées : en lien avec le problème des retraites et le poids du troisième âge dans la société, il serait envisageable de donner un véritable statut aux grands-parents élevant leurs petits-enfants. La prise en charge collective, qui a déjà beaucoup progressé, pourrait aller jusqu’à des crèches fonctionnant 24 heures sur 24 et de nouvelles formules de prise en charge partagée telles que des résidences avec service pour familles pourraient être utiles. Dans cette perspective, le logement social pourrait être social et coopératif, ce qui donnerait un élan aux initiatives informelles de ce type qu’on rencontre déjà. Les déductions fiscales pour recours à du personnel de maison s’occupant de plusieurs enfants devraient être fortement renforcées. Pour les couples acceptant un handicap de carrière pour s’occuper de leurs enfants, Il serait nécessaire d’assurer une juste compensation du renoncement total ou partiel au travail accepté par l’un ou l’autre des parents. Ce qui existe déjà est complexe, compense à peine une fraction d’un petit salaire et pas les conséquences sur la durée de ce renoncement. Ainsi, la séparation éventuelle des parents accroît le sacrifice de celui qui l’a consenti.
Il n’est pas possible de recréer les conditions sociales et économiques qui ont favorisé historiquement la natalité de la classe moyenne. Trop coûteuses probablement, mais quel est le juste prix de la survie ? Elles tendraient à rééquilibrer une politique sociale très orientée vers le grand âge qui ne contribue pas à préparer l’avenir.
À défaut, les avenirs possibles pour notre société sont l’extinction à la Coréenne, l’immigration massive ou la voie médiane suivie actuellement, non choisie explicitement et non assumée.
Pendant des siècles, les hommes ont suivi leur instinct vital et obéi à la volonté de dirigeants politiques, religieux, chefs de familles, autorités militaires, économiques, administratives, intellectuelles qui le relayaient, imposant aux membres de la société les obligations relatives à chacun de leur rôle, dont la procréation. Ces structures et leur message se sont affaiblis et l’homme doit décider par lui-même et il se sent dépassé. C’est probablement l’explication la plus pertinente de l’atonie démographique comme de nombreux autres problèmes de la société. Le pessimisme en est plus une conséquence que la cause. Le fait que la natalité se maintienne là où les structures traditionnelles sont moins affaiblies le confirme.