Gouverner la France

En France aujourd’hui, la réalité la plus avérée n’est acceptée comme telle que par une partie de l’opinion publique et les idées uniquement par ceux qui les professent : il n’existe plus de consensus sinon sur le rejet des gouvernements.

L’ensemble du peuple peut-il se tromper ?
Le prétendre serait rejeter le fondement même de la démocratie.
Admettre le contraire, c’est reconnaître ses limites. Dans certaines circonstances, la démocratie ne réussit pas à désigner un gouvernement acceptable par une majorité, non parce que les dirigeants seraient médiocres, ce qui au demeurant peut arriver quelle que soit la forme du gouvernement, mais en raison de ses principes mêmes : le gouvernement démocratique repose sur l’exercice du pouvoir par la majorité, laquelle peut ne pas exister.
C’est désormais le cas.

La société française a longtemps été très homogène : pauvre, rurale, analphabète, chrétienne, vivant dans des villages isolés, composée de familles élargies. Les opinions se focalisaient sur quelques sujets concernant une partie significative de la société. Avec le temps, elles n’ont cessé de se diversifier selon de nouveaux axes : catholicisme contre laïcité, puis pacifisme contre participation à la guerre par exemple. Désormais, les axes de structuration des opinions sont devenus très nombreux et de moins en moins corrélés.

En outre, alors que l’objet de la politique est le bien collectif, certains déterminants des opinions sont de nature individuelle : Emmanuel Todd a mis en évidence l’effet des structures familiales sur le vote et la psychologie peut conduire des frères partageant les mêmes caractéristiques objectives à adhérer à des idéologies différentes, voire opposées, etc.

À l’inverse, une même conviction peut être partagée par des individus motivés par des considérations différentes ; l’attitude face à la transition écologique peut ainsi être déterminée par des intérêts économiques, des préoccupations sociales, des convictions religieuses ou philosophiques ou de simples dispositions psychologiques.

Tous les facteurs susceptibles de contribuer au positionnement politique ne sont pas nécessairement actifs en permanence. Il faut qu’ils soient rendus conscients et activés. Ainsi, les abus sexuels fréquents dans certains milieux ont longtemps été ressentis comme autant de problèmes personnels avant que le phénomène #me too ne déclenche une prise de conscience donnant au problème une dimension politique.

Au total, peu de personnes partagent les mêmes opinions sur une pluralité de problématiques. Elles forment des groupes homogènes auxquels les réseaux sociaux permettent de se constituer en pôles actifs, voire militants, ce que le politologue Jérôme Fourquet a qualifié d’archipels.

Les réseaux sociaux mettent fin aux équilibres anciens non seulement pour les raisons de mauvais aloi, mises couramment en avant par ceux qu’ils déstabilisent, mais aussi par l’expression légitime de forces incapables de se faire entendre avant leur avènement.

En effet, la société a toujours comporté des personnes dont les caractéristiques faisaient exception dans leur environnement, mais elles apparaissaient, faute du nombre ou en raison de leur dispersion et de leur incapacité à communiquer, précisément comme des exceptions, des cas individuels dont les problèmes n’avaient rien de collectif. Ainsi, en 1850, une étude montre que les travailleurs agricoles en Grande-Bretagne étaient estimés au nombre de 1,1 million de personnes, ils constituaient un vrai groupe social. À la même époque, le personnel domestique réunissait 1,2 million de personnes et n’en constituait pas un. La situation devait être la même en France. Les réseaux sociaux peuvent convaincre les intéressés que leurs préoccupations personnelles sont partagées par d’autres et qu’ensemble ils forment un groupe qui peut obtenir une solution collective et politique à leurs difficultés et, en premier lieu, la reconnaissance juridique de leur existence.
C’est ce qui est advenu.

Il existe de nombreux partis qui rassemblent globalement un très petit pourcentage de la population et une multitude d’associations financées par l’État ou les collectivités locales, correspondant souvent à ces archipels, dont l’objectif est d’orienter l’action publique dans tel ou tel domaine en concurrence avec les représentants élus. Ce mouvement va jusqu’à la constitution de petits groupes informels cherchant à imposer leur point de vue par la force, la puissance sociale leur paraissant dépendre davantage de l’énergie déployée que du nombre.

Il est donc impossible de constituer une vraie majorité.

Simultanément, la notion de majorité elle-même a perdu de son sens ; en France, le corps électoral inscrit représente 72 % de la population, les votants, de l’ordre de 45 %, dont 5 à 10 % de votes nuls ou blancs. La majorité se situe donc autour de 20 %. Mais le système électoral majoritaire conduit à une non-représentation de certains électeurs. Les députés élus à la majorité au second tour ne recueillent en moyenne au premier tour que 30 % des voix, ce qui constitue leur légitimité idéologique réelle, soit 13 % du total de la population en moyenne. Aux élections présidentielles de 2022, le président Macron, de manière comparable, a obtenu au premier tour 27 % des suffrages exprimés, soit l’équivalent de 11 % de la population. En outre, les candidats eux-mêmes ne sont pas désignés par le corps électoral mais par les partis politiques. Beaucoup d’électeurs choisissent un candidat par défaut et non par adhésion à son programme. C’est ce qui permet une surreprésentation de la technocratie par exemple.

Par ailleurs, beaucoup de citoyens, confrontés à une même problématique, ne sont pas nécessairement conscients de leur capacité à former un groupe homogène autour de ce thème pour agir en vue d’obtenir la prise en compte de leur position. Ils font peut-être partie de ceux qui ne votent pas ou donnent leurs voix, par défaut, à un parti porteur d’autres préoccupations qui leur importent plus ou moins.

Ainsi l’abrogation de la peine de mort en 1981 a été votée par 75 % des députés alors que la population y était opposée dans la même proportion. Les sondages ont mis en évidence cette divergence, les réseaux sociaux, s’ils avaient existé, auraient imposé qu’il en soit tenu compte.

La convergence occasionnelle de partis opposés, comme celle qui s’est produite récemment entre l’extrême droite et l’extrême gauche à propos du vote du projet de budget 2026, renforce le caractère artificiel du fait majoritaire et conduit à sa contestation. C’est un exemple extrême de la démarche militante qualifiée de convergence des luttes conduisant des partis dont les convictions peuvent être opposées à s’allier tactiquement avant de reprendre le combat entre eux après cet épisode.

En théorie, le bon fonctionnement de la démocratie appelle à des compromis. La majorité ne peut ignorer totalement les minorités dans ses décisions. Mais, en raison de leur nature, de nombreux problèmes ne sont pas susceptibles de compromis : on peut déclarer la guerre ou pas et non la déclarer à moitié, ou bien encore, une minorité peut souhaiter imposer la charia et les autres la refuser. Il n’y a pas de moyen terme.

Cette impossibilité d’élaborer des compromis n’est pas limitée à des enjeux cruciaux, le débat budgétaire actuel le démontre : l’économie française a progressé de 500 % depuis la fin de la dernière guerre, mais il est impossible de trouver un accord portant sur un effort inférieur à 2 % de ce qui a été gagné !

Si les citoyens refusent le principe majoritaire, c’est aussi qu’étant libres et égaux ils ne peuvent admettre qu’un élément de fait indépendant d’eux, à savoir l’importance statistique des opinions et l’aléa de leur expression, remette en cause le principe de leur souveraineté.

Tout pouvoir requiert une légitimité pour imposer des décisions nécessaires à la société même si certaines parties de celle-ci souhaiteraient y faire obstacle. Et de fait les recours à la force à laquelle les majorités du passé ont dû recourir ont pu paraître abusifs mais ont permis d’agir. Désormais, une petite minorité peut imposer son propre point de vue comme l’a démontré l’exemple des Zadistes à Notre-Dame-des-Landes, en usant de contraintes physiques dont l’usage par le pouvoir légal, c’est-à-dire majoritaire, aurait été contesté.

Les sociétés du passé étaient largement inégalitaires et organisées sur la base de contraintes à tous les niveaux, familles, écoles, entreprises, églises et organisation politique. Leur suppression progressive a libéré des forces centrifuges ne permettant plus à la société de fonctionner en tant que société.

Cette situation joue un rôle dans le surendettement de la France. L’absence d’autorité conduit à l’acceptation de trop de revendications coûteuses rendues possibles grâce à l’emprunt.

Lorsqu’emprunter devient impossible, rien ne va plus, car distribuer de l’argent à certains requiert de le prendre à d’autres.

On appelle bien commun celui du plus grand nombre. C’est accorder une valeur morale au nombre qui disparaît quand n’existent plus que des minorités. Pour retrouver une majorité, il faut qu’une menace recrée un intérêt commun supérieur à toute autre considération.

L’absence de gouvernement est, au sens propre, l’anarchie dont on connaît les conséquences : la soumission des faibles aux puissants de toute nature.

Le cheminement vers l’anarchie se poursuivra tant qu’un choc important n’imposera pas un objectif vital. Il peut s’agir d’une guerre, et on entend de plus en plus des propos de va-t-en-guerre qui semblent n’avoir que cet objectif, ou du maintien de l’ordre interne que menacent le terrorisme et le grand banditisme. L’anarchie permet leur développement au point de menacer la paix sociale et, au-delà même, l’existence de la nation. Toute question considérée par une large majorité de citoyens comme appelant des mesures d’exception peut convenir.

Pour éviter une telle issue, il faut redonner la parole au peuple, non pas pour une simple consultation électorale qui ne résoudrait rien, mais en introduisant dans la Constitution des dispositifs imposant de le faire de manière récurrente. On peut imaginer l’institutionnalisation de sondages réalisés selon une méthodologie contrôlée par les autorités publiques. On pourrait également prévoir la consultation de l’ensemble des élus locaux, proches de la population mais mieux informés qu’elle, non pour participer à la décision, mais pour éclairer les décideurs. Enfin, un recours plus fréquent au référendum pourrait permettre de tenir compte de l’existence de majorités transversales comme celle qui existait au moment de l’abolition de la peine de mort.

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