L’intelligence artificielle et le travail

L’Intelligence artificielle et les robots qu’elle anime constituent des inventions merveilleuses mais sont à l’origine de beaucoup d’inquiétudes, en particulier, celle du chômage.

Les nouvelles technologies améliorant la productivité du travail ont toujours suscité les mêmes craintes, mais les emplois supprimés ont toujours été compensés par la suite. Ce n’est toutefois pas une loi physique : si la technologie a vidé les champs au profit des usines, les usines au profit des bureaux, où pourraient maintenant se créer les nouveaux emplois ?

Pour imaginer l’évolution possible, il est nécessaire de bien comprendre ce qui s’est passé à chaque vague de grandes innovations. La voiture automobile par exemple, a remplacé la voiture hippomobile et supprimé tous les emplois relatifs à son usage. On estime que pour chaque cheval utilisé dans le transport, il fallait le travail de trois hommes. Le moteur à explosion a permis de rendre ce service beaucoup moins cher, ce qui a favorisé l’explosion des échanges et donc le développement économique, en particulier la création d’une immense infrastructure de circulation et d’approvisionnement énergétique, et le développement du tourisme qui compte à lui seul pour 12 % du produit national.

En conclusion, il a rendu possible la création d’un autre monde apportant à la société et à ses membres beaucoup de satisfactions nouvelles. Si 50 % des emplois actuels étaient supprimés, ce serait à nouveau le passage dans un autre monde. Lequel ?

Le travail n’est pas simplement une activité, c’est l’obligation de consacrer son temps et son énergie à une occupation voulue par d’autres : c’est donc une aliénation. Le mot utilisé pour le désigner, dérivé du latin tripalium évoque d’ailleurs une torture infligée à des esclaves, et de fait, certains travaux, assumés par des personnes qui n’ont pas le choix, restent proches de cette origine. Mais à chaque saut technologique, les emplois se sont diversifiés, sont devenus plus acceptables et répondent parfois même à des aspirations qui ne pourraient être satisfaites autrement.

Depuis l’abolition de l’esclavage, du servage et des travaux forcés, l’obligation de travailler est presque exclusivement économique : il faut un revenu pour vivre et la  principale peur associée au chômage est de le perdre.

C’est justifié au niveau microéconomique. Au niveau macroéconomique, si tous les travailleurs cessaient d’avoir un emploi, ce serait bien sûr la catastrophe pour eux, mais aussi la faillite pour les entreprises, faute de marché. Alors que la technologie a toujours été le moteur du progrès, que cette dernière vague conduise à son anéantissement ne répondrait à aucune logique. On peut donc être assuré que cela ne se passera pas ainsi. Pour que les entreprises puissent écouler leur production, la population doit être solvable : il faudra donc instaurer un dispositif tel qu’un revenu universel permettant à tous de vivre correctement sans travailler. Néanmoins, les modifications de l’appareil de production, même rapides, ne pourront être instantanées. Il faudra donc des mesures de transition et les réponses mises en place pendant cette période conditionneront l’organisation finale. Il ne pourrait être question d’accorder d’emblée un revenu universel permettant de vivre qui découragerait trop tôt de travailler, or s’il ne permettait pas de vivre, il ne servirait à rien. Il prendra donc plutôt la forme d’un RSA accompagnant une réduction du temps de travail, ce qui évitera l’oisiveté totale.

Une dimension du travail est de fournir à chacun la possibilité de s’inscrire dans un réseau de relations avec les membres d’un ou plusieurs groupes, d’en retirer un positionnement et un rôle dans la société.

Œuvrer à l’intégration sociale n’est pas le but du travail mais une de ses conséquences collatérales. D’autres structures sociales y contribuent mais l’influence de beaucoup d’entre elles s’est affaiblie avec la contraction des familles, la marginalisation de la pratique religieuse, le dépeuplement des campagnes et l’urbanisation, la fin du service militaire, l’éloignement des lieux d’activité et d’habitat, le développement de loisirs numériques… Le travail lui-même a contribué à cette destruction des liens sociaux, notamment au XXe siècle, en éloignant les lieux de travail des lieux de vie et en  contribuant ainsi à la dégradation de la vie familiale et des liens de voisinage. De ce fait, le travail est devenu, pour beaucoup de personnes, le principal déterminant de leur vie sociale. Cette situation est jugée de moins en moins satisfaisante : les hommes veulent moins travailler, l’apport marginal du travail, leur paraissant désormais inférieur au coût en termes de qualité de vie ; la tentative, de sens contraire, d’accroître la durée d’activité avant la retraite se heurte d’ailleurs à de fortes réticences. Le travail à temps partiel, l’intérim, la pratique de l’alternance travail/ chômage, lorsqu’ils sont volontaires, traduisent la préférence pour la liberté, dont témoigne aussi le développement de l’auto-entreprenariat, qui permet de réduire subordination et contraintes de temps  au prix le plus souvent de revenus moindres.

Périodiquement se propage l’idée que les besoins des hommes sont saturés et que produire davantage serait pousser au développement de la consommation comme fin en soi et non pour la légitime satisfaction de vrais besoins. Faire progresser l’économie n’est pas nécessairement produire plus de chaque chose pour que les consommateurs puissent se gaver, mais apporter des satisfactions nouvelles pour permettre à l’homme de répondre à des aspirations de plus en plus qualitatives : ainsi le besoin le plus immédiat, celui de la nourriture, a connu de multiples progrès essentiellement  qualitatifs entre la recherche au jour le jour des calories nécessaires à la survie et celle de la santé et de la longévité grâce à la diététique.

La satisfaction de tous les besoins a suivi le même cheminement et suscité notamment le développement de services collectifs importants. Le consumérisme est une dérive marginale.

Désormais, la socialisation va devenir un besoin en soi qui, à la différence des autres, ne pourra être satisfait que par d’autres personnes, quel que soit le recours qu’elles-mêmes pourront faire à la technologie ; c’est une nouvelle étape dans la satisfaction des besoins humains qualitatifs.

En réalité l’avenir est sous nos yeux : la fréquentation d’un hôpital y montre l’extraordinaire présence de la technologie et celle-ci va continuer à progresser, il manque et il manquera toujours du personnel ; le besoin est potentiellement infini parce que la conception de la santé s’accroît sans cesse au point que chaque humain pourrait en occuper plusieurs autres.

Dans tous les domaines, on trouve des situations identiques. La  plupart des hommes souhaiteraient avoir à leur disposition des personnes susceptibles de les débarrasser des corvées de l’existence, de les accompagner dans les épreuves, d’aider au maintien de leur santé, de les protéger, de les instruire, de les divertir et de les consoler… c’est certain pour la santé et les médecins et pharmaciens reçoivent nombre de visites de personnes âgées dont ils savent que le but principal est moins de se faire  soigner que d’échanger sur leur santé avec un humain empathique. C’était autrefois également le but de bien des confessions auprès du curé du village. C’est aujourd’hui le fondement d’une part essentielle des comportements considérés comme abusifs à l’égard de la sécurité sociale.

En matière d’éducation, l’intelligence artificielle peut apporter toutes les informations nécessaires sous les formes les mieux calculées pour favoriser leur assimilation, mais la formation exige le dialogue, le commentaire, la critique, l’exemple, la stimulation, le soutien, la compréhension, le contrôle humain. Si l’Éducation Nationale se contente  de mettre face à face des ordinateurs et des élèves, en présence de surveillants pour assurer la discipline et la sécurité, cela ne marchera pas. Il faut des maîtres qui soutiennent et encouragent les individus et adaptent les messages, le rythme et le mode d’acquisition du savoir à chacun. On le sait et ce n’est pas fait actuellement parce que ce serait insupportable sur le plan économique. Ça le deviendra lorsque l’essentiel du travail actuel sera pris en charge pas des artefacts.

Toutes les activités pourront connaître ce genre de développement : ainsi, on sait bien que la spiritualité ne peut se développer qu’avec le soutien d’une machine, il faut des sages, des prêtres, des philosophes.

Le besoin de divertissement est quant à lui, quasiment infini. Certes, le temps consacré aux loisirs numériques est devenu très important, mais ils ne sauraient suffire longtemps. Beaucoup de jeux ou de sports consistent à mettre en évidence la supériorité d’un participant sur un autre et jouer avec un adversaire numérique dont on peut choisir préalablement le niveau ne peut satisfaire éternellement : il faut de vrais adversaires et de vrais partenaires.

De même en matière d’art et de culture. Ces activités sont progressivement gagnées par le numérique, mais il n’y a pas de limites aux besoins de création et de participation. Actuellement, la culture emploie relativement peu de monde par ce qu’on considère qu’elle est accessible à une minorité seulement de la société ; c’est évidemment faux ou du moins, ce n’est que le résultat des conditions socio-économiques actuelles. Si, grâce à l’intelligence artificielle, le niveau culturel s’élève parce qu’on aura davantage de moyens pour le promouvoir, le marché, si on peut employer ce terme, explosera. Regardons l’expérience du Puy-du-Fou et l’impact qu’il a pu avoir sur la vie des habitants du canton.

La politique elle aussi, qui n’est pour l’instant que gangrénée par le numérique, est fantastiquement sous-développée dans la vie des familles. Il n’y a pas plus de 0,5 % de la population qui adhère à un parti politique. Faute de temps et de culture. On en voit le résultat. Dans la Grèce antique, elle occupait une part essentielle du temps des citoyens, déchargés des tâches matérielles par les ilotes et autres non citoyens. Ce sont ces derniers qui seront remplacés par leurs descendants numériques de manière à permettre l’accès à tous à la citoyenneté véritable.

Que faisait un noble de l’ancien régime ? Il dirigeait son domaine et sa famille, faisait des affaires, allait à la chasse, montait à cheval, rendait visite ou accueillait des visiteurs, s’informait et faisait de la politique, intriguait, allait à la guerre, pouvait s’intéresser à la religion, aux arts et à la science. À son image, dans le futur et grâce aux nouveaux esclaves numériques et au revenu universel, chacun pourra développer ses propres activités, conditions de sa vie sociale, à finalité économique ou non.

En fait, l’esprit d’initiative et d’organisation qui a permis le développement des économies modernes devrait s’épanouir dans cette recherche d’activités humaines de toutes sortes.

La disparition de nombreux postes ne signifie donc pas qu’il n’y aura plus d’activités, mais une grande liberté de choix entre oisiveté et activités à but économique ou autre.

Il n’y aura pas de lieux formels de travail spécialisés pour ces activités nouvelles qui se dérouleront partout où des contacts humains collectifs ou bilatéraux pourront exister ; espaces privés ou publics, naturels ou construits, domiciles, lieux de production, temples, hôpitaux, théâtres, stades et agoras.

La principale difficulté sera de faire admettre la transition, les individus ne réalisant que lentement les aspects positifs du changement et la loi tendant à s’y opposer en défendant la perpétuation des situations passées.

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